Souffrance animale au XIXème siècle et aujourd'hui

Publié le par Aïda

Après avoir lu l'article complaisant dans Le Monde sur cet affreux boucher qui a filmé les morts de plusieurs animaux et qui ose dire que c'est de l'art, cet article-ci est comme un bol d'air frais.  Je l'ai trouvé sur la liste vegetarien_fr, bien sûr.

Aïda


<http://bellesplumes.blogs.courrierinternational.com/archive/2009/04/06/souffran\
ce-animale-au-xixeme.html
>
lundi, 06 avril 2009
Souffrance animale au XIXème et aujourd'hui...
Jusqu'à quel point les traitements barbares exercés sur les animaux
intéressent-ils la morale publique? Question qui paraît un tant soit peu
désuète aujourd'hui, à l'heure de l'élevage industriel, de l'extermination
progressive d'espèces, du grand retour de la fourrure annoncée par les
créateurs, de mises en scènes récurrentes par certains artistes de cette
souffrance animale... Et pourtant, cette question commença de travailler
les penseurs dès le XIXème siècle.
Dans une belle conférence au Collège International de Philosophie, Claude
Millet, professeure de littérature, nous a parlé de cet appel à la
compassion, demeuré marginal au début du XIXème mais qui pourtant sera
progressivement entendu au travers des grands noms qui l'illustrèrent avec
talent, courage et passion : Victor Hugo, Emile Zola et Jules Michelet.
C'est en juillet 1802 que la section Morale menée par Bernardin de
Saint-Pierre, l'Abbé Grégoire et Valentin Pelosse se mit à réfléchir sur
l'idée qu'il n'y avait pas, comme l'avaient précédemment pensé les
philosophes, l'Animal (opposé à l'Homme) mais plutôt des animaux dans toute
leur diversité et leurs destins, victimes de cruautés, et que cette question
intéressait au plus haut point la morale publique. Ce groupe esquissa les
contours d'une telle réflexion en sept points.
Le premier consista à s'écarter de l'ombre portée par la violence
révolutionnaire qui avait pris la figure d' une force quasi bestiale au
travers de son peuple déchaîné et d'en revenir à des préoccupations plus
sereines, plus bourgeoises et à tenir à distance ce déferlement de passions,
de sang, de violences dont l'humain, à l'égal, de l'animal s'était montré
capable.
Le deuxième point fut une ouverture à une psychologie des passions. Une
place essentielle fut donnée à la notion de "contagion". Il ne fallait pas
montrer en public des mauvais traitements donnés aux animaux de crainte de
voir l'homme tomber dans la barbarie par une sorte de mimétisme.
Le troisième point visait la place centrale de la notion d'érosion de la
sensibilité. A force de voir des spectacles horribles, la sensibilité
s'émousse et la violence est banalisée.
Le lien entre la cruauté envers les animaux et la monstruosité fut souligné
dans un quatrième point. Dans une sorte d'interdépendance inexorable la
figure de l'homme mauvais et difforme se fond dans celle de l'animal, se
superpose à celle-ci dans un mouvement identificatoire.
Un cinquième point soulignait l'intrusion du politico-juridique dans la
sphère des moeurs. Fallait-il établir des lois pour protéger la gente
animale?
L'utilité de la protection, soulevée dans un sixième point, était montrée en
ce qu'apparaissait l'idée que de bons traitements donnés aux animaux étaient
la clé d'un meilleur rendement de ceux-ci.
Puis, en septième point, on voyait apparaître, dans une émergence discrète,
les prémisses d'une pensée écologique et la prise de conscience de la
nécessité de préserver les espèces.
Ce discours, d'abord tout à fait marginal, deviendra à la fin du siècle une
donnée incontournable notamment en matière d'éducation et de pédagogie et la
plupart des idées qu'il contenait seront massivement diffusées auprès des
enfants auxquels on souhaita alors inculquer la pitié à l'égard de l'animal.
Cependant, cette souffrance animale, questionnée dès le début du siècle,
viendra buter contre la foi dans le progrès dont le déroulement, inexorable
et radieux, fait fi de questions encombrantes qui risquent de le freiner. Ce
progrès voudrait à la fois justifier la vivisection pour perfectionner la
connaissance anatomique du vivant (Claude Bernard) et trouver une place à
l'animal dans le devenir (les chevaux à vapeur).
Prolongeant Schopenhauer, pour lequel l'animal est sans concept, sans
langage donc sans possibilité d'inscire en lui la douleur ni l'appréhender
mentalement, hors du temps qu'il est, Michelet va s'insurger contre le
massacre des baleines, impuissantes et innocentes, s'identifier dans sa
solitude au héron des marais ou encore au rossignol, emprisonné dans sa
petite cage au marché aux oiseaux, qui exprime sa souffrance et la perte de
sa liberté dans un lamento déchirant... Hugo, quant à lui, n'aura de cesse
de rappeler que l'animal sait ce qu'il est non ce qu'il sera et qu'il faut
respecter et porter à sa place cette inconscience, ce non-savoir qui fait de
lui un être sans défense, faible malgré sa force. La pitié pour l'animal
arrache l'homme à sa propre bestialité et ce qui semble se dessiner à
l'horizon, ou du moins être appelée avec ferveur, c'est l'humanité de
l'homme. Des rires et ricanements fuseront malgré tout dans ce mouvement
passionné et empathique et l'on verra Michelet moqué pour sa défense des
poulpes et le "Droit de la mer" qu'il voudrait voir institué, Hugo raillé
pour ses vers caricaturaux (caricaturés...) "J'aime l'araignée et j'aime
l'hortie parce qu'on les hait"... La loi Grammont (interdiction de faire
souffrir un animal en dehors des lieux institués, "prévus pour ça",
abattoirs, arènes, mines...) sera votée en 1850 par une assemblée
réactionnaire, pour briser les émotions populaires (on est juste après les
émeutes de 1848...) mais elle sera néanmoins un progrès. Ce qui est visé :
sortir les rapports de l'homme à l'animal de la violence. Il n'y a pas de
philanthropie sans un élargissement aux bêtes, c'est l'idée en arrière-plan
qui semble au XIXème se profiler. Hugo et Michelet en font un problème
politique et veulent intégrer les animaux dans la cité des hommes. Pour eux,
l'animal ne saurait être oublié sur le chemin de la démocratie. Mais des
réfractaires, anarchistes opposés au discours de l'humanisation par rapport
aux bêtes, vont sortir de ce mouvement progressiste, en pessimistes qu'ils
sont (Maupassant dans Une vie, ou Pierrot et Mirebeau).
Emile Zola exprimera avec justesse toute l'ambiguïté du XIXème siècle par
rapport aux animaux ainsi : "Pourquoi notre temps est-il un temps ou on aime
et on déteste autant les animaux?"
En sommes-nous un peu plus loin quand on voit que Le Monde, par exemple,
offre une page entière (18 mars 2009) avec un article complaisant au titre
idiot "Cruel mais pas forcément bête" à Adel Abdessemed qui a voulu "obliger
à réfléchir sur la violence" en filmant des meurtres d'animaux (six vidéos
montrant un cochon, une chèvre, une brebis, un faon, une vache et un cheval
se faire massacrer à coups de masse attachés le long d'un mur...) "L'animal
est étrangement calme durant les secondes qui précèdent son sacrifice, nous
dit l'article. Les écrans posés au sol, le spectateur est dans la position
de celui qui surplombe sa victime. (...) Ce qui peut choquer dans certaines
vidéos d'Adel Abdessemed, c'est qu'il montre le moment où l'animal est
tué.(...) Lorsque Géricault exposa les corps décharnés de son Radeau de la
Méduse en 1819, la critique ne vit là qu'une protestation contre
l'incompétence du régime. Seul un familier du peintre a pu dire dans quelles
conditions le tableau avait été réalisé : Géricault avait pris un atelier à
proximité d'un hôpital qui lui fournissait les bas morceaux nécessaires à
son oeuvre. On pataugeait entre fragments de bras et morceaux de jambes et
si, en cherchant à respirer, on ouvrait la fenêtre, c'était pour contempler
deux ou trois têtes coupées qui prenaient l'air sur un chéneau."
Si je suis bien la "défense" (l'expo a été annulée à San Franscisco et
Glasgow mais acceptée à Grenoble et Turin...) de l'artiste par le
journaliste (Harry Bellet), la réalisation d'une oeuvre nécessite parfois un
corps à corps du créateur avec les matières, sang, chair, mort, puanteur...
Géricault (qui, il faut le noter, fut le premier à peindre les animaux,
notamment les chevaux, avec autant d'empathie en leur rendant leur
intériorité, leur dignité et leur souffrance intime...) l'a prouvé et nul ne
peut le regretter. Ce qui juste "a pu choquer" dans les vidéos, d'Adel
Abdessemed, c'est qu'il a filmé le passage (ultra violent) de la vie (calme,
innocente) à la mort (horrible, souffrance sans nom) de l'animal... Oui, ce
passage, innommable, barbare, ne fait aucunement réfléchir sur la violence
ni ne constitue une oeuvre d'art : il fait juste jouir le spectateur,
voyeur, inhumain, lâche et bête.







 
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